Stabiliser les systèmes alimentaires dans un contexte de polycrise : le rôle contracyclique des banques publiques de développement face à la crise du golfe Persique
Face aux perturbations persistantes du transport maritime dans le détroit d’Ormuz et à leurs répercussions croissantes sur la sécurité alimentaire mondiale, la Plateforme Agri-PDB a organisé, avec le FIDA, l’IFPRI, la Coalition pour l’agroécologie et ses partenaires, un webinaire de haut niveau consacré aux effets de la crise sur les petits exploitants agricoles ainsi qu’au rôle des banques publiques de développement (BPD) dans la réponse aux crises et le renforcement de la résilience à long terme. Réunissant plus de 130 participants du monde entier, la session a réaffirmé le rôle essentiel des BPD et des partenaires de développement dans le soutien aux petits exploitants, le maintien de l’accès au financement en période de crise et la promotion de systèmes alimentaires plus résilients et durables.
Stabiliser les systèmes alimentaires en situation de polycrise : le rôle contracyclique des banques publiques de développement face à la crise du golfe Persique
13 mai 2026 | En ligne
Introduction
Depuis le début de 2026, les perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz ont commencé à affecter les petits exploitants et les agriculteurs à faible revenu, avec des risques qui s’étendent à la récolte de 2026 et à la disponibilité alimentaire en 2027. La Plateforme Agri-PDB, en collaboration avec le Fonds international de développement agricole (FIDA), l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), la Coalition pour l’agroécologie et Sandra Martinsone, responsable des politiques et du plaidoyer chez Bond UK, a organisé un webinaire afin d’évaluer l’ampleur et les conséquences de la crise du golfe Persique et d’examiner le rôle que peuvent jouer les BPD.
En ouvrant la session, Pieternel Boogaard, directrice générale du Bureau de la prestation technique du FIDA, a rappelé que la sécurité alimentaire mondiale dépend fortement de la production agricole et des chaînes d’approvisionnement. Les perturbations touchant ce point de passage stratégique produisent déjà des effets à court et à long terme, notamment une baisse de la disponibilité des aliments, une hausse des prix et une pression accrue sur les ménages ruraux. Elle a également présenté les approches régénératives comme des solutions de long terme permettant aux agriculteurs de faire face à des conditions météorologiques toujours plus instables. Ces approches font déjà partie du programme du FIDA en matière de développement et de résilience.
Dans ce contexte, elle a expliqué que les BPD jouent un rôle majeur pour accompagner les agriculteurs dans leur transition vers des systèmes de production plus durables, réduire les risques supportés par les banques locales et améliorer l’accès des agriculteurs au financement et à l’assurance. Leur rôle contracyclique, démontré pendant la pandémie de COVID-19, demeure indispensable pour soutenir les pouvoirs publics et le secteur privé pendant les crises actuelles et futures :
- À court terme : stabiliser les moyens d’existence, maintenir la production et préserver l’accès au crédit pendant les chocs.
- À long terme : financer la transition qui réduira l’exposition au prochain choc.
Contexte
Joseph Glauber, chercheur émérite au Bureau du Directeur général de l’IFPRI, a indiqué que, contrairement aux crises récentes, la crise alimentaire et énergétique mondiale actuelle, provoquée par les blocages maritimes et le conflit régional, n’a pas encore entraîné de flambée majeure des prix des céréales et constitue principalement un choc d’offre, plutôt qu’un choc lié à la demande. Les prix du blé ont quelque peu augmenté en raison de la sécheresse aux États-Unis, mais ceux du riz et de nombreuses autres cultures restent relativement faibles. Cette situation reflète une pression plus limitée de la demande : la croissance de la Chine a ralenti et la demande de biocarburants s’est stabilisée. Les principales préoccupations immédiates sont les suivantes :
- Le coût élevé des engrais, susceptible d’en réduire l’utilisation et d’entraîner une baisse des rendements futurs.
- Une inflation alimentaire accrue, principalement due aux coûts de l’énergie et du transport plutôt qu’aux prix agricoles.
- Les risques futurs liés à El Niño, aux sécheresses, au développement des biocarburants et aux restrictions à l’exportation, qui pourraient à terme provoquer une hausse beaucoup plus importante des prix alimentaires.

Conséquences pour les communautés rurales et rôle des institutions financières internationales
Carola Alvarez, directrice générale du Bureau de l’efficacité du développement du FIDA, a présenté les effets de la crise sur les petits exploitants. Les communautés rurales doivent faire face à la hausse des prix des intrants alors que les prix à la production ne progressent pas au même rythme. De nombreux petits agriculteurs sont donc contraints de réduire leur utilisation d’engrais, de se tourner vers des cultures moins productives ou de vendre des actifs productifs pour survivre. La diminution des envois de fonds constitue un autre risque important : pour de nombreux ménages, ces transferts représentent le principal filet de sécurité leur permettant d’acheter des intrants et d’éviter la vente d’actifs en situation de détresse. Elle a insisté sur la nécessité de chaînes de valeur résilientes capables de :
- Protéger la consommation des ménages et prévenir les ventes forcées d’actifs.
- Maintenir les rendements tout en protégeant les ressources naturelles.
- Garantir un accès continu aux intrants, au financement, à la logistique et aux marchés.
Pour construire ces chaînes de valeur, elle a formulé plusieurs recommandations. À court terme : i) financer en urgence les engrais et les intrants ; ii) fournir des liquidités et des prêts souples ; iii) éviter les politiques dommageables, telles que les interdictions d’exportation et les subventions mal ciblées. À moyen et long terme, elle a préconisé d’investir dans : i) les biofertilisants ; ii) les systèmes agricoles agroécologiques ; iii) une agriculture diversifiée et sobre en carbone ; iv) des systèmes alimentaires globalement plus durables.
Elle a conclu que les mesures de réponse, qui doivent accorder la priorité à l’inclusion, doivent être suffisamment rapides pour prévenir les dommages immédiats tout en construisant des systèmes agricoles plus résilients pour l’avenir.
L’agroécologie comme réponse résiliente à la crise
Oliver Oliveros, coordinateur exécutif de la Coalition pour l’agroécologie, a commencé par souligner le rôle de l’agroécologie dans la transformation de systèmes alimentaires actuellement non durables, qui ne parviennent pas à répondre au triple fardeau de la malnutrition et renforcent les inégalités sociales ainsi que la perte culturelle. Il a expliqué que l’agroécologie offre une voie de transformation vers des systèmes alimentaires durables grâce à un ensemble précis de principes et d’éléments.

Il a ensuite présenté des éléments montrant que l’agroécologie s’est révélée très efficace pour stabiliser les systèmes alimentaires pendant différentes crises mondiales et locales. Contrairement à l’agriculture industrielle, susceptible de s’effondrer lorsque les chaînes d’approvisionnement extérieures ne fonctionnent plus, les systèmes agroécologiques utilisent la diversité biologique locale pour absorber les chocs. Dans les hauts plateaux de Gamo, en Éthiopie, les agriculteurs entretiennent ainsi plus de 50 espèces végétales, notamment des centaines de variétés d’ensète et 40 variétés d’orge. Cette biodiversité leur permet de préserver leur sécurité alimentaire même lorsque certaines cultures échouent. En Angola, des projets tels que le Smallholder Resilience Enhancement Project ont mis l’accent sur la collecte des eaux de pluie et les cultures résistantes à la sécheresse. Ils ont ainsi réduit la dépendance à l’aide extérieure et protégé les agriculteurs contre les flambées mondiales des prix des engrais synthétiques provoquées par les conflits géopolitiques. Oliver Oliveros a conclu que les responsables publics, les bailleurs et les banques de développement disposent désormais d’une possibilité majeure d’intégrer les approches agroécologiques à leurs stratégies de long terme en faveur de la sécurité alimentaire et de la durabilité.
Après ces analyses de la situation, des banques publiques de développement ont présenté leur expérience de la réponse à la crise, à court comme à long terme.
Exemples pratiques : l’action des BPD face à la crise — Banco Agrícola, République dominicaine
Ariana Nunez-Cabrera, coordinatrice de l’unité de gestion de projets de la BID, a présenté l’expérience de la banque publique Banco Agrícola de la République dominicaine. Cette institution de financement du développement constitue l’épine dorsale de l’écosystème agrofinancier du pays : elle dessert plus de 200 000 producteurs sur l’ensemble du territoire et représente plus de 60 % du crédit agricole.
Banco Agrícola joue un rôle systémique dans toute la chaîne de valeur agroalimentaire, en particulier auprès des petits et moyens producteurs disposant d’un accès limité au financement.
Face aux crises récentes, la banque a mis en œuvre une série d’interventions ciblées.
Pendant la pandémie de COVID-19, le Gouvernement dominicain a créé un fonds de relance de 100 millions d’USD, mis en œuvre par Banco Agrícola, afin d’accorder des prêts à taux zéro aux petits producteurs. Cette mesure a augmenté de plus de 80 % le portefeuille de la banque et contribué à stabiliser l’approvisionnement alimentaire et les revenus ruraux.
Après le passage de l’ouragan Melissa en octobre 2025, Banco Agrícola a joué un rôle central dans l’acheminement de l’aide d’urgence vers les agriculteurs touchés. Le Gouvernement a consacré environ 33 millions d’USD au relèvement, que la banque a rapidement déployés sous forme de prêts d’urgence ciblant les régions et sous-secteurs les plus affectés. Grâce à sa forte présence territoriale, à ses réseaux de clients et à son expertise sectorielle, le fonds d’urgence a rapidement bénéficié à environ 3 300 agriculteurs dans tout le pays.
Dans le contexte des perturbations mondiales récentes, le secteur agricole dominicain a subi une forte hausse des coûts de production en raison de sa dépendance aux intrants importés. Le Gouvernement a donc instauré un dispositif global de stabilisation d’environ 80 millions d’USD afin de préserver l’accessibilité financière des intrants tout en protégeant la production alimentaire nationale. Banco Agrícola maintient l’accès au crédit et suit l’évolution du secteur, aidant ainsi les agriculteurs à conserver leurs liquidités et à poursuivre leurs activités malgré la pression sur le coût des intrants.
Exemples pratiques : l’action des BPD face à la crise — Agricultural Finance Corporation, Kenya
Après l’expérience latino-américaine, la session s’est tournée vers l’Afrique. Tom Akeno, responsable de la stratégie et du développement des activités de l’Agricultural Finance Corporation (AFC), a présenté le cas du Kenya.
L’AFC, institution publique de financement du développement, donne accès à des crédits abordables sur l’ensemble de la chaîne de valeur agricole, de la production — en tant que financeur du dernier kilomètre — à la transformation et à la commercialisation. Elle accorde des prêts directement aux agriculteurs et fournit des financements de gros à des intermédiaires, contribuant ainsi à lever des contraintes telles que l’insuffisance des garanties.
Pour répondre aux pressions interdépendantes qui affectent le secteur agricole kenyan — hausse des coûts des intrants et de la production, perturbations de la logistique et des marchés, instabilité macroéconomique et risques futurs —, l’AFC et le Gouvernement kényan ont combiné des mesures d’atténuation immédiates et des interventions structurelles :
- Stabilisation des marchés des intrants sous l’impulsion du Gouvernement : les autorités ont adopté des mesures fiscales et des subventions pour protéger les agriculteurs contre la hausse des coûts, notamment une réduction de 8 % de la TVA sur les produits pétroliers et un programme de subvention des engrais. En parallèle, elles ont encouragé l’utilisation d’engrais organiques comme solution de plus long terme permettant de réduire la dépendance aux importations.
- Appui à la liquidité et souplesse financière par l’intermédiaire de l’AFC : l’AFC contribue à préserver l’accès au financement des MPME et des petits exploitants qui ont besoin d’intrants pour la campagne agricole. Elle a également fait preuve de souplesse en restructurant les prêts au cas par cas, ce qui permet aux clients touchés de maintenir leurs activités malgré la conjoncture défavorable.
- Offre financière ciblée et réponse coordonnée entre les parties prenantes : dans le cadre d’une démarche multipartite, l’AFC a continué de déployer des financements à grande échelle, décaissant environ 31 millions d’USD en faveur d’agriculteurs de différentes chaînes de valeur. Les principales mesures comprennent le renforcement des services de conseil agricole et l’amélioration de l’accès des agriculteurs à l’information et aux intrants.
Dialogue interactif et discussion
La séance de questions-réponses a mis en évidence plusieurs thèmes transversaux liés à la résilience et à la transformation structurelle. L’AFC a présenté l’approche multisectorielle du Kenya, qui associe les subventions aux intrants, l’amélioration de la coordination des importations et des investissements de plus long terme dans l’irrigation et la productivité des zones arides.
À l’échelle mondiale, les intervenants ont relevé que les systèmes alimentaires avaient jusqu’ici fait preuve d’une remarquable résilience, tout en avertissant que des chocs simultanés pourraient mettre cette capacité à rude épreuve. Ils ont évoqué les conséquences involontaires de certaines politiques, telles que les restrictions à l’exportation, qui peuvent amplifier la volatilité des prix mondiaux. La discussion a également porté sur les obstacles qui freinent les investissements dans l’agroécologie et l’agriculture durable. Les BPD ont été encouragées à simplifier leurs mécanismes de financement, à proposer des prêts concessionnels adaptés aux agriculteurs, à faciliter l’accès direct aux marchés et à investir davantage dans la recherche et l’innovation agroécologiques.
Les échanges ont en outre souligné l’importance du maintien de l’accès au financement et de la souplesse financière, les banques publiques de développement jouant un rôle stabilisateur pendant les crises. Enfin, les participants ont rappelé que la réduction de la dépendance aux intrants importés nécessitera une diversification et une transition vers des systèmes de production plus durables et plus résilients, notamment l’agroécologie.
Conclusion
Le webinaire s’est conclu en réaffirmant le rôle déterminant des BPD pour :
- Mobiliser des financements pendant les crises.
- Soutenir les agriculteurs.
- Favoriser la transformation à long terme vers des systèmes alimentaires résilients et durables.
Cliquez ici pour accéder à l’enregistrement et aux présentations du webinaire.
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