Financer une agriculture favorable à la nature : enseignements tirés de la région Asie-Pacifique
S’appuyant sur la session réussie organisée en décembre 2025, qui avait présenté les perspectives de la Banque de développement d’Afrique australe (Development Bank of Southern Africa, DBSA) et de la Banque brésilienne de développement (Brazilian Development Bank, BNDES), la Plateforme Agri-PDB et l’équipe Biodiversité du FIDA ont organisé une nouvelle session associant la KfW et l’institution faîtière de développement du Bangladesh, Palli Karma-Sahayak Foundation (PKSF), afin de tirer parti de l’expérience et des approches d’institutions opérant en Asie et dans le Pacifique. À travers des exemples concrets, tels que l’appui de la KfW à des programmes gouvernementaux de grande envergure comme l’agriculture naturelle à budget zéro et l’agriculture biologique au Meghalaya, ou encore l’approche agricole favorable à la nature intitulée « Système d’agriculture écologique » mise en œuvre par la PKSF dans le nord du Bangladesh, les participants ont exploré des moyens pratiques de passer à l’échelle les solutions favorables à la nature. La discussion a également mis en évidence les synergies avec le financement climatique et la manière dont les outils, modèles et approches existants peuvent être élargis grâce à une meilleure coordination entre la finance, les politiques publiques, la technologie et les partenariats.
Introduction
À la suite de la première session réussie organisée en décembre 2025, qui a examiné la manière dont les banques publiques de développement peuvent accélérer la transition vers une agriculture favorable à la nature, en s’appuyant sur les expériences partagées par les représentants lors d’une autre session. Cette session de suivi a réuni les perspectives de la Banque de développement KfW et de la banque publique de développement Palli Karma-Sahayak Foundation (PKSF) du Bangladesh, avec un accent particulier sur les expériences et les approches issues de l’Asie et du Pacifique.
Contexte
Marie-Aude Even, Spécialiste principale de la biodiversité au FIDA, a ouvert la session en soulignant la place de la biodiversité au fondement même de l’agriculture, puisqu’elle englobe la diversité des espèces, la variation génétique et les écosystèmes qui régulent l’eau, l’air et le climat. Ces systèmes naturels et diversifiés fournissent des services essentiels et contribuent à stabiliser le climat, tout en permettant aux exploitations agricoles de s’adapter à l’évolution des conditions. Pourtant, ce fondement est soumis à une pression croissante. Aujourd’hui, alors qu’environ la moitié des terres agricoles mondiales sont dégradées et que l’agriculture représente près de 70 % de l’utilisation mondiale d’eau douce, ces pressions, loin d’être uniquement environnementales, se traduisent directement en risques financiers. À mesure que les écosystèmes s’affaiblissent, les rendements agricoles deviennent moins fiables, les chaînes d’approvisionnement plus volatiles et les investissements davantage exposés. Les institutions financières font de plus en plus face à des risques de crédit liés à la baisse de la productivité, à des risques de marché liés à l’instabilité de l’offre, ainsi qu’à des risques de réputation associés à des pratiques non durables. Dans le même temps, investir dans la biodiversité présente des opportunités économiques. Par exemple, les services de pollinisation sont estimés entre 235 et 577 milliards de dollars des États-Unis par an, tandis que les marchés de la restauration et des bio-intrants connaissent une expansion rapide.

En mettant en évidence le lien étroit entre biodiversité et changement climatique, Marie-Aude Even a expliqué que :
- Le changement climatique entraîne une perte de biodiversité
- La dégradation des écosystèmes augmente les émissions de gaz à effet de serre
- Des écosystèmes en bonne santé renforcent la résilience climatique
Pour les banques publiques de développement, cela signifie que la prise en compte de la biodiversité n’est pas optionnelle : elle est essentielle à la gestion des risques climatiques et à la performance à long terme des portefeuilles.
Comment les banques publiques de développement peuvent-elles agir ?
En complétant la présentation, Matthew Mather, Spécialiste climat et biodiversité au FIDA, a souligné que les banques publiques de développement sont particulièrement bien placées pour influencer cette transition et que leur rôle peut évoluer par étapes : (i) le verdissement de la finance, qui vise à réduire les impacts négatifs en intégrant des mesures de sauvegarde, des listes d’exclusion et un meilleur suivi des risques environnementaux dans les portefeuilles existants ; et (ii) le financement vert, qui consiste à investir activement dans des activités favorables à la nature, telles que l’agroécologie, les chaînes de valeur durables et la restauration des écosystèmes. De plus amples informations sur ces deux étapes ont été développées lors du premier webinaire et peuvent être consultées dans cet article.
En pratique, il a expliqué que cette transition consiste à passer de la prévention des dommages environnementaux au soutien d’une production durable, puis, à terme, au financement d’efforts de restauration plus complexes, qui nécessitent souvent une coordination à l’échelle des paysages et des politiques d’accompagnement. Toutefois, des défis persistent. Les agriculteurs font face à des coûts initiaux élevés, à des retours différés et à un accès limité au financement, tandis que les banques perçoivent ces investissements comme risqués, de petite échelle et difficiles à standardiser. Il a également souligné que les banques publiques de développement peuvent agir comme des « intégrateurs de systèmes » en aidant à surmonter ces obstacles. Cela peut se faire au moyen d’une approche Build–Blend–Bundle : construire des pipelines de projets en agrégeant les petits exploitants et les coopératives ; combiner des financements concessionnels, publics et commerciaux afin de réduire les risques ; et regrouper le financement avec l’assistance technique, les services de vulgarisation, l’accès aux marchés et les infrastructures. Un cas au Brésil illustre cette approche, en combinant financements publics et climatiques avec un appui technique afin de développer l’agroforesterie à grande échelle et d’améliorer la résilience.

Expériences des banques de développement – KfW et PKSF
Christiane Ehringhaus, Économiste sectorielle principale, développement agricole et rural à la KfW, a présenté en détail la manière dont la banque allemande de développement soutient une agriculture favorable à la nature à travers une combinaison de programmes gouvernementaux et d’initiatives du secteur financier. En pratique, les efforts favorables à la nature sont les plus visibles dans l’agroécologie, la restauration des paysages et les chaînes de valeur respectueuses de la biodiversité, parallèlement à des efforts croissants visant à « verdir » les systèmes d’irrigation et les systèmes financiers. En Inde, la KfW soutient des programmes gouvernementaux de grande envergure tels que l’agriculture naturelle à budget zéro et l’agriculture biologique au Meghalaya, montrant comment l’engagement politique peut favoriser une adoption à grande échelle. En Amérique latine, des fonds de financement mixte et des lignes de crédit — associés à une solide assistance technique — contribuent à développer des pratiques agricoles favorables à la biodiversité par l’intermédiaire d’institutions financières locales.
Elle a conclu que deux principales voies se dessinent : la mise à l’échelle des programmes publics et l’expansion du financement agricole. Toutes deux nécessitent un appui technique solide, des politiques favorables et le développement des marchés. Si le financement de la biodiversité gagne du terrain, des défis demeurent, en particulier la perception élevée des risques et le besoin de meilleurs systèmes d’incitation et de mesure de l’impact.
La discussion s’est ensuite tournée vers l’équipe de la PKSF au Bangladesh. Tanvir Sultana, Directrice générale adjointe, et Jesmin Ara, Manager, ont présenté la manière dont elles intègrent la biodiversité et la résilience climatique dans le financement rural. À travers des exemples concrets, elles ont montré comment les agriculteurs bénéficient de méthodes agroécologiques, de l’aquaculture intelligente, du recyclage des déchets et de cultures adaptées au climat, améliorant ainsi à la fois les résultats environnementaux et les revenus. Parmi les exemples présentés, elles ont détaillé le Système d’agriculture écologique mis en œuvre dans le nord du Bangladesh, une approche agricole favorable à la nature reposant sur cinq pratiques clés : (i) les cultures associées ; (ii) les intrants biologiques tels que le lombricompost ou le tricho-compost ; (iii) la lutte intégrée contre les ravageurs ; (iv) l’absence totale de pesticides chimiques ; et (v) les banques communautaires de semences de variétés locales. Ce système a été adopté par 80 % des agriculteurs de la zone et a généré d’excellents résultats pour la biodiversité, comme le montre la diapositive :

À travers un autre exemple, elles ont présenté l’une des technologies favorables à la nature les plus innovantes de la PKSF : la production de larves de mouche soldat noire. Cette source alternative de protéines, respectueuse de l’environnement, destinée à l’alimentation aquacole, transforme les déchets de cuisine et de marché en larves d’insectes, utilisées comme aliments pour poissons de haute qualité et comme fertilisant organique, générant :
- Une production mensuelle moyenne de 70 tonnes
- Une valeur marchande mensuelle moyenne de 30 000 dollars des États-Unis
- 540 emplois
- Une réduction des coûts d’alimentation de 30 à 40 %
Des financements flexibles et un appui technique aident les agriculteurs à adopter ces innovations.
Elles ont conclu en partageant cinq manières dont la PKSF prévoit de renforcer sa contribution au financement favorable à la nature : (i) réduire la dépendance aux intrants chimiques et restaurer la santé des sols ; (ii) combler les déficits de connaissances et renforcer la confiance des agriculteurs ; (iii) promouvoir le financement mixte et prévenir les ventes de détresse ; (iv) lever les obstacles liés aux marchés et combler les lacunes en matière de certification ; et (v) appuyer les réformes des politiques publiques, ainsi que répondre aux enjeux liés à la main-d’œuvre et à la fragmentation foncière.
Principaux enseignements tirés
À travers ces expériences, plusieurs enseignements se dégagent. Le financement seul ne suffit pas : l’assistance technique est essentielle pour rendre les nouvelles pratiques viables. La flexibilité compte, car les solutions doivent être adaptées aux conditions locales. Les politiques d’appui, notamment la sécurisation des droits fonciers et les incitations de marché, jouent un rôle décisif dans l’adoption.
Le financement mixte s’est révélé essentiel pour débloquer des investissements à plus grande échelle en réduisant les risques. Parallèlement, les avancées technologiques rendent de plus en plus possible la mesure et le suivi des résultats en matière de biodiversité, répondant ainsi à l’un des obstacles de longue date dans ce domaine.
Conclusion
Une fois encore, cet événement d’apprentissage a souligné que l’agriculture favorable à la nature dépasse l’ambition environnementale : elle constitue une voie vers des systèmes alimentaires et des économies plus solides et plus résilients. Les banques publiques de développement ont un rôle central à jouer dans cette transition, grâce à leur capacité à aligner les flux financiers sur la durabilité écologique.
La voie à suivre consiste à tirer parti des outils, modèles et exemples qui existent déjà, grâce à une action coordonnée réunissant finance, politiques publiques, technologie et partenariats, afin de passer ces approches à l’échelle.
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